Un monde neuf a été enfanté. Un monde vaste, complexe, et surtout brutal. Il n’a pas de mère. Un père monomaniaque, Architecte visionnaire, poète technofasciné dans un univers peuplé de machines. Ses frères et sœurs, le progrès, le bonheur, l’ordre…Une famille mégamachinique. Un vide cosmogonique originel, source du mal-être métropolitain ?

Ce vide cosmogonique est à combler.

Comme nos ancêtres produisant les mythes donnant consistance à leur monde absurde, nous avons un monde vierge, existant, déjà là, mais dont l’essence nous échappe. Il est le corps de la mégamachine, structure de régulation de la déviance ontologique des humains, parant à l’irrationalité, à l’inconstance des désirs, à l’expansionnisme de l’ego.
La mégamachine, déviante elle aussi, s’est autonomisée. Elle a englouti son concepteur, ainsi que tous ceux qui en elle avaient placé leur espérance. Son corps se repaît désormais de chair humaine, qu’elle transforme en PIB. Seule solution, s’identifier à elle et devenir soi même un monstre anthropophage, se fondre dans son corps et devenir un agent chrématistique, un prêtre sacrifiant ses semblables sur l’autel de la rationalité psychotique toute puissante, et devenir un dieu.
La vitesse (l’ubiquité), l’espace vital (cloturé), la hauteur (la vue dominante), le pouvoir (d’achat). La connectivité avec le corps inerte de la machine, formé de concrétions de capital, de dispositifs d’extraction de plus value, de canaux où circulent des flux indifférenciés de marchandises, d’objets vivants ou non, telle est la seule modalité de définition du rapport entre l’individu et le monde.

Sous le béton des dalles, finirons nous par retrouver nos racines ? Mais sous la dalle, il n’y a plus de terre ! Il y a le métro, les égouts, les rats, les câbles…Surement pas de cimetière indien. Il va falloir accepter l’inacceptable ; nous sommes les enfants de ce corps monstrueux dans le sein duquel nous avons complété les étapes de notre croissance. Bercés par le chuintement du métro, long serpent fantomatique où se télescopent les morts et les vivants ; explorateurs des dernières réserves de nature profanées par les papiers gras, les mégots et les canettes de bière « de luxe », autant de traces de l’activité d’êtres urbains sauvages devenus mythiques ; évitant les abords de la route où la mort rôde, fleuve au courant imprévisible, frontière et fin du monde connu ; la vaste étendue plane du parking est au terrain vague ce que le terrain vague était aux champs et aux bois des temps plus anciens, un territoire…

Explorer les recoins, sortir des courants dominants, s’extraire des flux, et regarder de l’extérieur l’organisme. Celui qui nous a vu naître et grandir. S’extraire de ses mécanismes et le regarder comme un objet nouveau. Une ruine en devenir à réinvestir. Se poser dans les remous, dans les recoins, s’ancrer dans l’espace pour laisser le temps recommencer. Un temps immémorial où l’histoire prend sa source. Où les histoires, nos histoires prennent corps.

Déconstruire la réalité mégamachinique, c’est affirmer notre nature de « machines à point de vue », de producteurs d’une infinité de fictions qui sont en fait l’essence de notre rapport au monde. C’est inverser les rapports de production du réel ; le relativiser pour l’assimiler. Fragmenter, digérer, recomposer les éléments de notre perception de l’actuel comme autant de « nutriments narratifs ». Réinterpréter la fiction unique métropolitaine, introduire de nouvelles perspectives fécondées par l’imagination, et construire ensemble des récits du monde dans lequel notre Genius reprend ses droits…

Projet : Inruse, Texte : Adrien Krauz



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